L’Ordre Global de Satan : pour un satanisme antinazi.

En quel sens nous disons nous satanistes ?

Par “satanisme”, nous n’entendons ni l’adoration du mal, ni la vénération d’un diable personnifié. A la suite de la plupart des organisations satanistes depuis l’Eglise de Satan, fondée en 1966, notre satanisme consiste dans l’identification symbolique à la figure littéraire et religieuse de Satan, comprise comme un archétype du rebelle et du libre-penseur.

Nos inspirations:

Le courant littéraire du satanisme romantique au XIXème siècle (influence esthétique et idéologique).

L’activisme en faveur des minorités et des droits humains (notamment les activismes féministe et LGBT) (influence idéologique).

L’art performance (influence idéologique et esthétique).

Le satanisme d’Anton Szandor LaVey (l’idée du satanisme comme religion athée et la pratique des rituels comme psychodrames, mais pas le darwinisme social) (influence idéologique).

Le metal extrême (influence esthétique).

Notre action repose sur six piliers :

  1. L’épanouissement personnel et l’acceptation de soi nous permettent de nous aider nous-mêmes et donc autrui.
  2. Respectez le caractère inviolable du corps, l’autonomie de la volonté et le droit souverain de chaque individu de déterminer à sa convenance sa vie et son être propre, en vous rappelant que la jouissance de ces droits s’appuie sur le respect de ceux d’autrui.
  3. La science, l’évidence empirique, la raison et la pensée critique doivent guider nos croyances sur l’univers. Une pensée vraiment critique ne peut être atteinte sans remettre en cause nos propres préconceptions et opinions, ce qui permet à une perspective devenue plus équilibrée de nous aider à prendre des décisions mieux informées.
  4. Agissez avec empathie, compassion et sagesse envers vous-mêmes et autrui.
  5. La justice doit toujours prendre le pas sur les lois, institutions et textes religieux, tant que sa recherche ne contredit pas les piliers.
  6. Tout le monde fait des erreurs. Permettez à autrui de corriger les leurs, de même que recherchons la compréhension d’autrui envers les nôtres.

Qu’est-ce que le satanisme néo-nazi que nous condamnons et combattons ?

Malheureusement, des individus et organisations qui se réclament du satanisme en ont une conception beaucoup plus néfastes, et l’associent à des idéologies extrémistes, voire terroristes.

Ainsi, l’Ordre des Neufs Angles, une organisation sataniste théiste qui est apparue dans les années 1980 et qui se réclame d’un “satanisme traditionnel” beaucoup plus ancien (mais manifestement très inspiré d’auteurs du 20ème siècle comme Jung , Lovecraft, etc.). Elle a été fondée par un certain Anton Long (très probablement David Myatt, poids lourd idéologique du néo-nazisme anglais, un temps converti à l’Islam radical et compagnon de route des jihadistes). Elle s’était illustrée dès ses débuts par l’apologie explicite du sacrifice humain et son appel à infiltrer des organisations extrémistes et criminelles.

Selon le spécialiste des droites radicales Jacob C. Senholt, le satanisme “traditionnel” dont se réclame l’Ordre des Neuf Angles comporte six caractéristiques principales:

  1. une anti-éthique, qui condamne les morales traditionnelles et va jusqu’à faire l’apologie d’actes criminels, tels les sacrifices humains.
  2. une idéologie liée aux droites radicales.
  3. une emphase, dans le cheminement initiatique, sur l’entrainement physique.
  4. l’action directe (y compris criminelle) à des fins de transformation de la société.
  5. un vocabulaire “sinistre” spécifique, qui n’apparait que chez cette organisation et ses alliés.
  6. L’affirmation d’un satanisme “traditionnel” et théiste, et de l’existence réelle du surnaturel.
  7. le rejet des traditions sémites, y compris ésotériques (ainsi pas de kabbale, de goétie etc.).

Si pendant plusieurs décennies, l'”action” de l’ONA semble s’être limitée à la publication de son très prolifique corpus idéologique sur divers blogs, et aux joutes verbales sur divers forums, et a d’ailleurs souvent été raillé pour ça, une nouvelle génération est en train de mettre en pratique, de manière extrêmement inquiétante, son idéologie.

Ainsi, on observe depuis 2015 l’émergence de groupes néo-nazis “accélérationnistes” , qui cherchent, au moyen d’actes terroristes, à fragiliser le tissu social et à provoquer une guerre raciale, tels qu’Atomwaffen Division, qui est responsable d’au moins cinq assassinats sur le territoire américain, The Base ou encore, au Royaume-Uni, Sonnenkrieg Division. Tous ces groupes ont actuellement des membres en prison pour avoir réalisé ou tenté de réaliser des opérations terroristes, et ont fait l’objet de diverses arrestations dans divers pays.

S’ils se réclament principalement du livre Siege du néo-nazi James Mason, par ailleurs ancien proche de divers membres et anciens membres de l’Eglise de Satan comme Michael Moynihan, ils ont aussi des liens idéologiques avérés avec l’ONA, et avec les membres d’une “nexion” de ce dernier, The Tempel ov Blood, dont la maison d’édition, Martinet Press, édite Siege.

L’association anglaise Hope, Not Hate vient de mettre en garde, dans son rapport annuel, contre l’extrême dangerosité de ces groupes, et d’appeler par voie de pétition à l’interdiction de l’ONA au Royaume-Uni.

En France, un site ésotérique, Rat Holes, tenu par des chaotes, avait commencé la traduction de divers textes de l’ONA (et un partenariat avec Martinet Press), apparemment plus par curiosité intellectuelle que par conviction politique, mais semble s’être arrêté une fois que les méfaits d’Atomwaffen Division ont percé dans les médias, sans toutefois supprimer ses articles.

Pourquoi l’existence d’un satanisme anti nazi est-elle possible et nécessaire ?

Il ressort de ces deux présentations qu’à part l’usage du mot en lui-même, nos satanismes respectifs n’ont strictement rien à voir, et que tout nous oppose.

Donc bien sûr nous approuvons l’initiative de Hope, Not Hate, et nous condamnons et combattons avec la plus grande fermeté toute forme de satanisme néo-nazi et/ou terroriste.

On pourrait nous objecter qu’en que vrais “méchants”, leur satanisme parait plus convainquant et cohérent que le notre.

Nous trouverions cependant très dommage d’abandonner le “mythe” de Satan, et l’identification sataniste, à des extrémistes dont la vision du monde, le projet de “société” et les croyances sont complètement détachées des réalités et destructrices pour eux-mêmes et le monde entier, parce que:

  • quoiqu’on en pense, Satan et le satanisme sont des symboles extrêmement puissants et anciens, qui ne laissent personne indifférent, et que laisser l’extrême-droite se l’accaparer de façon hégémonique (ce qui a été déjà une erreur dans les années 1980-90) revient à lui donner une force symbolique et esthétique de persuasion qu’elle ne mérite pas et dont le monde n’a nullement besoin.
  • notre conception du satanisme d’identification a l’antériorité historique. Ainsi, l’universitaire Per Faxneld montre dans son livre de référence Satanic Feminism (Oxford University Press, 2017) que la littérature féministe et /ou progressiste du XIXème siècle a fréquemment usé de la référence positive à la figure de Satan pour subvertir les représentations patriarcales hégémoniques, même s’il s’agissait le plus souvent d’un satanisme “sensus lato” (au sens large), c’est-à-dire qui se réappropriait à des fins rhétoriques la figure de Satan de manière positive, plutôt que “sensus stricto” (au sens strict), c’est-à-dire un satanisme explicitement religieux tel que le notre. Un autre spécialiste du satanisme, Ruben Van Luijk, souligne dans son livre sur la genèse du satanisme, également de référence, Children of Lucifer (Oxford University Press, 2016), que cette identification à la figure de Stan au XIXème siècle s’organise autour d’une valorisation forte du triptyque “sexe, science, liberté”, dont nous nous réclamons également.
  • Parce que le Satan que nous aimons, vénérons (au moins symboliquement) et dont nous faisons notre modèle, l’accusateur, le contradicteur, celui qui met en accusation les coutumes et les normes, et qui place son libre-arbitre et son discernement personnel au dessus des règles et des conventions, le tout autre de l’habitude et des usages, mérite mieux que la mentalité totalitaire et excluante, la vénération de l’ordre et la pseudo-philosophie des néo-nazis, et que c’est faire oeuvre de piété infernale et d’apologétique que travailler à leur fermer les portes de notre religion.

Pourquoi l’existence du satanisme est-elle une bonne chose ?

Nous faisons comme beaucoup le constat de la polarisation et de la fragmentation de la société contemporaine. Nous considérons que le retour à ses fameuses prétendues “racines” chrétiennes, loin de constituer un antidote à cet état de fait, ne fera que reproduire l’une de ses causes profondes : le caractère intrinsèquement immoral et injuste du christianisme (et peut-être de toute autre religion, satanisme ou athéisme obligatoire inclus) comme doctrine sociale et morale structurante de la société.

Pour autant, il ne s’agit pas d’empêcher les gens de vivre leurs croyances, ou de les discriminer à notre tour, mais de promouvoir un pluralisme de principe, dans les limites évidemment de la protection des libertés individuelles, et en particulier celles des groupes sociaux les plus opprimés. En cela, une société qui accepte l’existence en elle d’une religion sataniste est saine, non seulement parce que cette dernière, telle que nous la concevons, repose sur la valorisation de la marge contre le centre, du bouc émissaire contre le pouvoir établi, mais aussi parce qu’en autorisant la coexistence de religions aussi nominalement et sémantiquement opposées que le christianisme et le satanisme, avec des droits et des obligations égales, elle éprouve et consolide sa propre inclusivité.

Enfin, nous nous reconnaissons dans l’idée, inspirée par la Bible Satanique d’Anton Szandor Lavey, que si l’humanité n’a pas besoin du surnaturel, et que le satanisme gagne à être une religion du doute et de l’individu responsable, elle a par contre besoin de mythes et de symboles. Et que le satanisme tel que nous l’entendons, s’il congédie, en tant qu’auto-religion de l’individu, la référence obligatoire au surnaturel et la dépendance à des dogmes extérieurs, permet de retrouver, dans le cadre de la “décompression intellectuelle” offerte par la chambre, l’espace ou le rassemblement rituel, toute la ferveur, la symbolique et la mystique du sentiment religieux, dans un cadre circonscrit dans le temps et l’espace et avec la conscience des illusions, de l’amoindrissement de l’esprit critique et des effets de groupes qu’il peut entrainer. En ce sens, le satanisme religieux offre un excellent compromis entre un monde désenchanté et le dogmatisme des religions traditionnelles dans leurs composantes les plus institutionnelles et/ou politisées.

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